01 — Histoire

Henri Martinet,
le pharmacien volant.

Né en 1906 à Sainte-Ménehould, en Argonne, Henri Martinet fut pharmacien, pilote, fondateur de l'Aéro-club calédonien et co-fondateur d'Air Calédonie. En 1939, il réalise le premier raid aérien Nouméa–Paris à bord d'un monomoteur.

L'enfant de Sainte-Ménehould

Vue aérienne du champ d'atterrissage de la Camuterie à Sainte-Ménehould en 1915
Le « champ d'atterrissage » de la Camuterie, 1915.

Henri Martinet naît en octobre 1906 dans la petite ville de Sainte-Ménehould, en Argonne. Son père tient la librairie-imprimerie de la rue, en face du collège Chanzy. En 1914, un terrain d'aviation militaire est installé à la Camuterie, aux portes de la ville. Le petit Henri, 8 ans, se glisse dans les haies avec les autres enfants pour observer les pilotes en cuir et leurs machines. C'est là que naît sa vocation.

Élève brillant mais indiscipliné, il fait ses études secondaires au collège Chanzy puis obtient son diplôme de pharmacie à l'université de Nancy en 1929. Affecté au Maroc pour son service militaire, il sert comme officier pharmacien à l'hôpital de Fez, avant de s'installer en civil dans le quartier du Mellah.

Le départ pour la Nouvelle-Calédonie

En 1933, une annonce dans un journal pharmaceutique retient son attention : une officine est à vendre à Nouméa. Pour Martinet, la Nouvelle-Calédonie est un pays neuf, où tout est à construire. Il vend sa pharmacie marocaine et débarque à Nouméa en février 1934.

Il découvre un port modeste, des routes poussiéreuses, des populations isolées sur les îles et dans la brousse. Pharmacien, il comprend vite que l'aviation pourrait transformer les liaisons sanitaires. Avec un compresseur emprunté et l'aide de bénévoles, il aménage deux pistes de décollage et construit un hangar rudimentaire couvert de chaume.

La naissance de l'Aéro-club

En 1934, Martinet fonde l'Aéro-club calédonien avec Jules Calimbre, Auguste Mercier, Lucien Beaumont et Gaston Constans. Pour acheter un premier avion, une souscription publique est lancée auprès des Calédoniens, complétée par les recettes d'un bal et la vente de modèles réduits.

Le Potez 60, premier avion de l'Aéro-club calédonien
Le Potez 60, premier avion de l'aéro-club, baptisé Le Cagou.

Le club acquiert un Potez 60 biplace, baptisé Le Cagou — du nom de l'oiseau endémique de Nouvelle-Calédonie, qui, paradoxe, ne vole pas. Le 10 janvier 1936, Gaston Constans effectue le premier vol. Henri prend les commandes pour la première fois le 15 février.

Les vols s'étendent peu à peu vers les îles voisines. L'enthousiasme est immense : à chaque atterrissage, la foule se presse pour toucher l'appareil. Mais en juin 1936, lors d'un vol de reconnaissance au large de Hienghène, Le Cagou amerrit en catastrophe. Martinet et Beaumont sont secourus indemnes, mais l'avion est perdu.

L'Aiglon

Henri Martinet à bord de L'Aiglon F-ANZO
Henri à bord de L'Aiglon.

Un Caudron C.510 Pélican, acheté grâce au conseil général, est détruit dès son premier vol. Martinet passe alors son brevet de pilote à Paris début 1937 et acquiert personnellement un Caudron C.600 Aiglon, monomoteur de 100 CV, biplace, capable de 170 km/h avec quatre heures d'autonomie. Il le baptise simplement L'Aiglon et le met à disposition du club.

La même année, Martinet et Constans réalisent la première ronde aérienne jusqu'aux Îles Loyauté — Maré, Lifou — puis jusqu'à Pouébo, sur la Grande Terre.

Le raid Nouméa–Paris, 1939

Paul Klein et Henri Martinet à l'époque de leurs pérégrinations aériennes
Paul Klein et Henri Martinet à l'époque de leurs pérégrinations aériennes.

En 1937, la pharmacie de Martinet prospère. Un projet fou prend forme : relier Nouméa à Paris par les airs, soit 22 500 kilomètres. Il trouve un compagnon de route en Paul Klein, aventurier fraîchement arrivé à Nouméa. Henri a 31 ans, Paul 28. Des mois de préparation s'ensuivent ; le projet devient un événement calédonien.

Le 23 mars 1939, Martinet décolle seul de Nouméa — l'avion est surchargé par 360 litres d'essence supplémentaires et 6 kg de courrier. La première étape, 1 400 km jusqu'à Brisbane, est la plus longue du parcours. Le temps se dégrade, L'Aiglon est malmené, Martinet lutte contre le mal de l'air et le doute. Après sept heures trente de vol difficile, il touche enfin le sol australien et remet le sac postal à la poste de Bundaberg : c'est la première livraison de courrier de Nouvelle-Calédonie vers la France entièrement réalisée par les airs.

À Sydney, Klein le rejoint. Le 3 avril, ils repartent ensemble. Aux îles de la Sonde, un atterrissage forcé sur une plage brise l'hélice : plusieurs jours d'immobilisation à Bali. Puis Djakarta, Singapour, Saïgon, Karachi — où un incident diplomatique entre la France et l'Iran les retarde encore. L'Irak, la Syrie, Chypre, Rhodes, Athènes — réparation du moteur — l'Italie, Cannes, Lyon.

Le 23 mai 1939, L'Aiglon se pose au Bourget. Paul Klein fête ses 30 ans ce jour-là. En deux mois, ils ont parcouru 22 500 km en 147 heures de vol et 48 escales, jalonnées de pannes, d'atterrissages forcés, mais aussi d'accueils chaleureux — dont une réception dans le palais d'un maharadja en Inde. C'est alors le plus long voyage en ligne droite effectué par un équipage amateur français. L'Aéro-club de France leur offre une réception officielle, mais les bruits de bottes sur l'Europe estompent déjà l'exploit.

La guerre

La mobilisation stoppe le retour de Martinet à Nouméa. Affecté à l'armée de l'air, il obtient son brevet de pilote militaire le 15 février 1940. En juin, devant l'avance allemande, il participe au transfert des chasseurs Dewoitine 520 depuis la base d'Étampes jusqu'au Maroc, pour les soustraire à l'ennemi. Ses états de service mentionnent près de cinq ans de campagne. L'Aiglon, lui, disparaît dans la tourmente — personne ne saura jamais ce qu'il est devenu.

Le deuxième raid, trente ans après

Carte du raid Paris–Nouméa–Paris, 45 000 km, avec itinéraire aller et retour
Carte du raid Paris–Nouméa–Paris, 45 000 km.

En 1969, à 62 ans, Martinet décide de refaire le voyage — cette fois un aller-retour Paris–Nouméa–Paris de 45 000 km, avec son épouse France comme copilote. Il déniche un Aiglon de 1934 près de Lyon, que Rousseau Aviation restaure sous la supervision d'UTA.

Le 2 février 1969, ils décollent de France. Le parcours est semé d'aléas : problèmes mécaniques répétés, atterrissage forcé en Indonésie — hélice cassée, roues arrachées, ailes endommagées. Deux mois de réparations sur place. Ils atteignent finalement Nouméa le 16 août.

Henri Martinet à son retour en 1969
Martinet au retour du raid, 1969.

Le 16 octobre, cap inverse. Brisbane, Bali, Java, Singapour, Bangkok, l'Inde, Katmandou, l'Afghanistan, l'Iran, la Grèce, l'Italie, la Corse. Le 20 décembre 1969, L'Aiglon se pose à Mitry-Mory sous la neige et le brouillard. Quelque 160 heures de vol et une cinquantaine d'escales, trente ans après le premier raid.

Les dernières années

De retour en Nouvelle-Calédonie, Martinet poursuit ses aventures aériennes. Le 18 septembre 1973, un accident grave le laisse 23 heures en mer avec sa passagère avant d'être secouru. Il participe encore au Rallye de la Mer de Corail en 1978 et à un rallye en Nouvelle-Zélande en 1979.

Henri Martinet s'éteint le 20 janvier 1980, à la suite d'une opération chirurgicale. En Nouvelle-Calédonie, un aéroclub, une école et un boulevard portent son nom.

Panneau de l'Aéro Club Calédonien H. Martinet — École de Pilotage
Le panneau de l'Aéroclub Calédonien Henri Martinet, à Magenta.